
Eloge de la rose
Source http://www.regard-est.com/
Par Dragoslav ZACHARIEV Le 01/04/2002
Jadis premier producteur mondial d'essence de rose, la Bulgarie s'efforce aujourd'hui de ranimer cette tradition, vieille de plus de 300 ans. Une histoire au parfum d'Orient, entre légende et réalité.
Un parfum floral, riche et lourd, à la fois épicé, boisé et miellé. Une couleur orange-rouge tendant parfois vers le jaune pâle ou le marron. C'est de cette manière que l'essence de rose se présente à nos sens pour nous séduire. Cette substance noble, connue également sous le nom de Rose Absolue, est produite en Bulgarie depuis des siècles. Elément central de la fierté nationale bulgare, elle est un symbole de qualité et d'unicité.
Parmi les 5.000 sortes de roses qui existent, seule la rose bulgare ou la Rosa Damascena Trigintipetala parvient en effet à donner une essence de cette qualité. Ayant l'unique pouvoir d'harmoniser les senteurs les plus contradictoires, elle constitue, pour les spécialistes, l'une des composantes les plus subtiles de la haute parfumerie. Les Bulgares se plaisent à le rappeler: la qualité de l'essence de rose - tout comme celle du yaourt au goût inimitable est un secret "national". C'est un mystère aussi inexplicable et impénétrable que celui des voix bulgares. En réalité, il s'agit du mariage de plusieurs éléments, propres au pays: un environnement naturel particulier, une expérience de la culture des roses et de la production d'essence vieille de trois siècles, et une plante enfin - la rose damascène - implantée avec succès en Bulgarie.
Rose absolue
LE SECRET DE LA ROSE
Ces techniques employées depuis plusieurs siècles dans la Vallée des roses ont permis de préserver l'aspect de la plante pratiquement inchangé depuis son introduction au 17e siècle. La nature et l'homme ont fait de la rose damascène bulgare une sorte de rose à part entière, différente des autres par son anatomie et sa physiologie.
Selon les chroniques anciennes, les premières roses ont été importées de Thrace par les garnisons d'Alexandre le Grand. La vraie histoire de la rose bulgare, toutefois, commence bien plus tard. La légende dit qu'à la fin du 16e siècle, un magistrat turc apporte de Tunisie une rose originaire de la région de Kashan, en Perse. Il cultive la plante dans les jardins de sa propriété près de la ville de Kazanlak, dans le nord de la Thrace et lui donne le nom de Rosa Damascena en hommage à la ville de Damas, dont il avait pu goûter les charmes lors de son voyage entre l'Afrique du nord et l'Europe orientale. Impressionnée par la beauté de ces jardins, le sultan Mourad III ordonne au juge, le 25 février 1593 très exactement, de développer la culture de la rose pour les besoins du palais. C'est à partir de cette époque qu'apparaissent les champs qui forment aujourd'hui la Vallée des roses, située au cœur du pays, entre les villes de Kalofer, Karlovo et Kazanlak.
Au départ, les fleurs de roses sont destinées à la production de l'eau de rose pour l'Empire ottoman et les pays arabes. Les méthodes de production et le matériel de distillation - des alambics de cuivres d'une capacité de 80 à 120 litres - sont importés de Perse et de Tunisie. Au bout de plusieurs décennies d'apprentissage, les horticulteurs bulgares découvrent une nouvelle substance plus concentrée: l'essence de rose. Afin d'obtenir une fragrance de meilleure qualité, on commence à pratiquer des distillations multiples. Un mélange de fleurs et d'eau (40 à 50 litres d'eau pour 10 kilogrammes de fleurs) est distillé pour produire un premier substrat à nouveau distillé puis mélangé, non plus avec de l'eau mais avec une autre matière distillée. On arrive ainsi à la Rose Absolue, substance crémeuse et dense d'un arôme exceptionnel.
La production de l'essence prend son envol à la fin du 17e siècle alors même que l'industrie du parfum se développe en Europe occidentale. Rapidement, l'essence de rose devient un produit très recherché. Les producteurs bulgares délaissent l'eau de rose et les marchés de Constantinople et du Proche Orient pour se tourner vers Vienne, Paris et Francfort. Avec la fin de la domination turque, la production de l'essence de rose atteint son apogée - 5346 kilogrammes en 1900 - et devient la première industrie du pays. La Bulgarie est alors le plus grand producteur et exportateur d'essence de rose dans le monde.
La Vallée des roses est la seule région de Bulgarie où l'on puisse cultiver la rose damascène et produire de la rose absolue. Elle bénéficie en effet de conditions climatiques et d'une qualité de sol exceptionnelles.
L'humidité de l'air, le ciel nuageux, ainsi que les pluies peu abondantes mais fréquentes au printemps, sont particulièrement favorables à la culture de la rose damascène. Ces conditions climatiques modérément continentales prolongent la période de floraison et suppriment l'évaporation de l'essence, ce qui accroît le rendement au moment de la distillation. A la différence de sa parente, la rose de Kashan, continuellement exposée à une forte radiation solaire, la rose damascène bulgare se couvre par ailleurs d'un film protecteur de cire très fin. Grâce à cette ruse de la nature, la Rose Absolue contient moins d'acide stéarique (stéaroptene) que les essences de rose communes. Cette faible teneur en stéaroptène est un gage de qualité.
Le "sol de cannelle", mélange de sable, de terreau et de gravier, propre à la Vallée des roses facilite également la culture des plantes. Les producteurs bulgares utilise une méthode originale de préparation des terres, appelée "kesmé". Le sol est travaillé tout au long de l'année afin de conserver un taux d'humidité convenable pendant l'été et de protéger les racines pendant l'hiver. Les horticulteurs savent aussi ne pas "forcer" leurs roses. Il faut plusieurs années pour que la rose damascène commence à fleurir et plusieurs années encore pour qu'elle puisse produire de l'essence. Dernier secret de la rose bulgare: pour que soit préservée toute la fraîcheur des fleurs et la finesse de leur essence, le cueillette doit se faire à la main, et commencer obligatoirement avant l'aube.